1918 : les Français découvrent le jazz

Lorsqu’il débarque en France à la fin de l’année 1917, le lieutenant James Reese Europe, célèbre musicien new-yorkais, est accompagné d’un orchestre militaire composé des meilleurs musiciens africains-américains. Ces soldats-musiciens vont s’illustrer au combat et faire découvrir au public français une musique nouvelle promise à un grand succès : le jazz.


Entrée en guerre des États-Unis : Harlem se mobilise

Vienne-la-Ville (Marne). Cantonnement de soldats noirs américains. [légende d'origine]
  • Vienne-la-Ville (Marne). Cantonnement de soldats noirs américains. [légende d'origine]
  • Date de fin : 1918-05-24
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  • Origine : SPA/SPCA
  • Référence : SPA 9 DS 246
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A Vienne-la-Ville, un groupe de soldats noirs d'un régiment américain posent sous l'auvent d'une grange où ils sont cantonnés. Ils ne portent pas le casque a...

Restés neutres depuis le début du conflit, les États-Unis déclarent la guerre à l’Allemagne le 6 avril 1917. Ce revirement stratégique s’explique en partie par la « guerre sous-marine à outrance » lancée par les Allemands début 1917, dont sont victimes plusieurs navires américains, ainsi que la tentative d’alliance de l’Allemagne avec le Mexique. Pour mettre sur pied une armée digne de ce nom, le gouvernement lance une conscription nationale, ce qui n’était pas arrivé depuis la guerre de Sécession (1861-1865). Au total, quatre millions de soldats seront mobilisés durant le conflit, dont la moitié est envoyée en Europe.


Voyant dans cette guerre l’opportunité de modifier les rapports entre les Blancs et les Noirs, toujours soumis à la ségrégation raciale aux États-Unis, plusieurs militants africains-américains incitent les hommes de couleur à participer au conflit. Ils sont près de 370 000 à s’engager sous les drapeaux et 100 000 à traverser l’Atlantique. À New York, dans le quartier de Harlem, de nombreux volontaires rejoignent le 15e régiment de la Garde nationale de New York, qui deviendra plus tard le 369e régiment d’infanterie américain. Parmi eux figure un homme qui semble prédestiné par son nom à partir au secours du Vieux continent : James Reese Europe.


Pianiste, chef d’orchestre, arrangeur et compositeur, James Reese Europe est l’un des musiciens noirs les plus en vue de New York dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale. Il s’illustre particulièrement dans le ragtime, genre musical précurseur du jazz et très populaire depuis la fin des années 1890. En 1910, il fonde le Clef Club, orchestre symphonique constitué uniquement de musiciens africains-américains, qui fait également office de syndicat professionnel. Composé de cent vingt-cinq musiciens, le Clef Club devient le premier orchestre noir américain à donner un concert dans la célèbre salle du Carnegie Hall.


Vienne-la-Ville (Marne). Le capitaine américain noir "Napoléon Bonaparte". [légende d'origine]
  • Vienne-la-Ville (Marne). Le capitaine américain noir "Napoléon Bonaparte". [légende d'origine]
  • Date de fin : 1918-05-23
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  • Origine : SPA/SPCA
  • Référence : SPA 9 DS 242
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Un capitaine américain noir, surnommé Napoléon Bonaparte, pose sur une route en compagnie de soldats français, près d'une maison en ruines.

Lorsqu’il débute son service dans le 15e régiment de la Garde nationale de New York, James Reese Europe est sollicité par le colonel Hayward pour constituer « le meilleur orchestre militaire des États-Unis ». Il publie des annonces dans les journaux et recrute certains des plus talentueux musiciens noirs du pays, allant même jusqu’à Porto Rico pour mettre sur pied son all-star band composé d’une quarantaine d’hommes. Ils s’apprêtent à faire découvrir à l’Europe la musique excitante que la communauté est en train d’inventer : le jazz.


Originaire du sud des États-Unis, le jazz s'inspire de différentes musiques africaines-américaines (blues, negro spirituals, chants d'esclaves) et européennes (musique classique, musique de fanfare). Il prend forme entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle sur les rives du Mississippi, et plus particulièrement à La Nouvelle-Orléans, dans les bars et les clubs, les fanfares, les bateaux à vapeur et même les maisons closes. Le premier disque de jazz est publié le 7 mars 1917 par l'Original Dixieland Jazz Band, un groupe de jazzmen blancs très influencés par la musique noire. Malgré le succès rencontré par le disque, il faudra attendre encore quelques années avant que le jazz ne devienne un véritable phénomène de société.


Une Marseillaise méconnaissable !

Le lieutenant James Reese Europe dirigeant l'orchestre du 369e régiment d'infanterie américain  Le lieutenant James Reese Europe dirigeant l'orchestre du 369e régiment d'infanterie américain
L'orchestre du 369e régiment d'infanterie américain donnant un concert en France en 1918 © ECPAD (Extraits de la vidéo 14.18 A 370))

James Reese Europe débarque à Brest le 27 décembre 1917 accompagné de son orchestre. Une fois le pied mis à terre, les musiciens se lancent dans une interprétation inédite de La Marseillaise, arrangée spécialement pour l’occasion. C’est une version tonitruante que découvrent les spectateurs, médusés par le rythme syncopé et les sons si étranges produits par les cuivres. À tel point que, selon la légende, nombreux furent les spectateurs à ne pas reconnaître l’hymne national français !


L’orchestre du régiment donne son premier concert officiel le 12 février 1918 au Théâtre Graslin de Nantes, où il rencontre un vif succès auprès du public. Malgré le caractère hétéroclite du programme joué ce soir-là (marches militaires, œuvres classiques, chansons traditionnelles et contemporaines), les historiens ont retenu cet événement comme étant le premier concert de « jazz » donné en France. Certes, la musique jass, comme on l’orthographie à l’époque, n’en est encore qu’à ses balbutiements. Mais l’on décèle déjà quelques-unes de ses caractéristiques dans certaines œuvres de James Reese Europe et de ses contemporains, tous très influencés par les compositeurs de ragtime, Scott Joplin en tête.


De nombreux concerts avec des programmes similaires seront donnés dans les mois qui suivent. L’orchestre s’installe pendant un mois à Aix-les-Bains et ses alentours à partir de mi-février, avant d’être envoyé au front dans la Meuse à la mi-mars. Il jouera à Paris à plusieurs reprises en août puis dans l’est de la France vers la fin du conflit. Les musiciens jouent partout où leur musique peut apporter un peu de réconfort, dans les hôpitaux, les parcs, les casinos et les gares dans lesquelles ils s’arrêtent. Leur musique remonte le moral des troupes, divertit la population et rend hommage aux soldats morts.


Le jazz, « musique du monde entier » ?

Ces concerts sont pour beaucoup de Français l’occasion de découvrir la musique noire américaine. Hormis quelques privilégiés qui ont pu avoir un avant-goût de ce nouveau genre musical à travers des partitions, il reste encore largement inconnu du grand public. Les spectateurs, qui n’ont pour la plupart jamais vu jouer de musiciens noirs avant, s’enthousiasment rapidement pour les rythmes inédits et les sonorités nouvelles qu’ils découvrent. Membre de l’orchestre, le musicien Noble Sissle se rend compte, de manière quasi prémonitoire, du formidable potentiel que recèle leur musique lorsqu’il aperçoit dans la foule une vieille dame esquisser un pas de danse ressemblant étrangement à une danse populaire de la communauté africaine-américaine. « J’eus alors la certitude que la musique américaine deviendrait un jour la musique du monde entier », se souvient-il des années plus tard.


Si la surprise est avant tout musicale, elle est également visuelle, les concerts étant souvent accompagnés de numéros de danse, de claquette et de pantomime, dans la tradition des minstrel show populaires dans le sud des États-Unis. Présent le 4 juillet 1918 à Châlons-sur-Marne pour la fête nationale américaine, un opérateur du Service cinématographique de l’armée a immortalisé les chanteurs-danseurs du 369e régiment d'infanterie américain en plein action. Dans la vidéo muette, on les voit bondir, gesticuler et se dandiner avec frénésie et humour, pour le plus grand plaisir de l’audience.


Danseurs et chanteurs du 369e régiment d'infanterie américain donnant un spectacle en France.  Percussionnistes du l'orchestre du 369e régiment d'infanterie américain donnant un concert en France en 1918.
L'orchestre du 369e régiment d'infanterie américain donnant un concert en France en 1918 © ECPAD (Extraits de la vidéo 14.18 A 370))

Constitué quasi uniquement d’instruments à vent, cuivres (trompettes, trombones, tubas, cors) et bois (saxophones, hautbois, clarinettes, bassons, flûtes), et de percussions, l’orchestre impressionne le public par les sons qu’il produit. Persuadés que les musiciens du 369e régiment utilisent des instruments différents des leurs, des militaires français demandent à les examiner. La surprise est totale lorsqu’ils découvrent que ces instruments sont exactement les mêmes que les leurs. « Nous obtenons ces effets spéciaux en roulant la langue et en soufflant dans les instruments deux fois plus fort qu’habituellement », leur explique James Reese Europe, tentant de leur faire comprendre que la musique africaine-américaine est bien plus complexe qu’elle n’en a l’air.


Les « combattants de l’enfer »


Loin de se contenter de distraire les troupes et la population, les membres de l’orchestre de James Reese Europe restent avant tout des soldats. Malgré le peu de considération que leur accorde l’armée américaine – rassemblés dans des unités dédiées, les soldats noirs sont généralement relégués à des tâches subalternes en raison de leur couleur de peau –, les soldats du 15e régiment de la Garde nationale de New York veulent se battre. Ils sont donc rattachés à partir de mi-mars à la IVe Armée française, devenant ainsi le 369e régiment d’infanterie américain.


Nombreux sont les membres de l’orchestre à s’illustrer lors de missions, notamment au Bois d’Hauzy, ce qui vaudra à plusieurs d’entre eux d’être décorés de la Croix de guerre. James Reese Europe devient pour sa part le premier officier noir à commander des troupes, dans le secteur de l’Argonne. Il combat plusieurs mois dans les tranchées avant d’être hospitalisé, victime d’une attaque au gaz. Obligé de céder la direction de son orchestre pendant ce mois de combat, il retrouve ses musiciens à l’été 1918 pour une série de concerts, notamment à Paris, à l’occasion de la Conférence alliée.


Le régiment s’illustre encore à de nombreuses reprises, notamment durant la bataille de la Somme en septembre, et devient la première troupe alliée à atteindre le Rhin, le 17 novembre 1918. Avec cent soixante-et-onze hommes cités pour bravoure, le 639e devient le régiment noir le plus décoré de la Première Guerre mondiale. Ses exploits et sa bravoure lui valent le surnom de « Harlem Hellfighters » (les combattants de l’enfer de Harlem), surnom qui sera repris par l’orchestre de James Reese Europe après la guerre.


La fièvre du jazz

L’état-major américain ayant refusé que l’orchestre participe au défilé de la victoire du 14 juillet 1919 à Paris, le régiment entame la traversée retour de l’Atlantique après cent-quatre-vingt-onze jours de combat. Les soldats sont accueillis en héros par la foule le 17 février 1919 lorsqu’ils défilent à New York pour la parade de la Victoire. Profitant de sa célébrité, l’orchestre des Harlem Hellfighters entreprend une grande tournée sur le sol américain, tout comme d’autres orchestres militaires africains-américains.


Le chef d’orchestre ne profitera que quelques mois seulement de cette notoriété : il meurt assassiné par l’un de ses musiciens le 10 mai 1919 à la suite d’une dispute survenue la veille pendant l’entracte d’un concert. Si certains de ses membres poursuivront une carrière couronnée de succès, tels Eubie Blake et Noble Sissle, l’orchestre des Harlem Hellfighters, quant à lui, ne survivra pas à la disparition de son chef.


James Reese Europe tomba peu à peu dans l’oubli dans les années 1920, éclipsé par de brillants musiciens qui, tels King Oliver, Louis Armstrong et Jelly Roll Morton, participèrent à élever le jazz au rang d’art à part entière. Mais ses efforts n’ont pas été vains puisqu’ils permirent de faire découvrir la musique africaine-américaine à l’armée et à la population françaises, et plus largement au public européen. Preuve de son succès : la fièvre du jazz ne quitta pas l’Europe pendant plusieurs décennies.

Maxime Grandgeorge


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