Albert Londres, reporter de la Grande Guerre

Albert Londres en reportage sur le front en 1917
Albert Londres en reportage sur le front en 1917 © ECPAD (Extrait de la vidéo 14.18-B-637)

Envoyé au front en 1914 pour couvrir les combats de la Première Guerre mondiale, Albert Londres devient l’un des plus grands reporters du début du XXe siècle. Les reportages de ce journaliste talentueux au style puissant témoignent sans concession des bouleversements militaires, politiques et sociaux qui secouent la France et l’Europe durant quatre ans.


Naissance d’une vocation

Vers Longpont (ferme de Beaurepaire). Terrain conquis par la 38e DI, régiment d'infanterie coloniale du Maroc. Cadavres allemands sur le champ de bataille. [légende d'origine]
  • Vers Longpont (ferme de Beaurepaire). Terrain conquis par la 38e DI, régiment d'infanterie coloniale du Maroc. Cadavres allemands sur le champ de bataille. [légende d'origine]
  • Date de fin : 1918-07-18
  • Lieu(x) :
  • Auteur(s) : Pansier Pierre, Alphonse
  • Origine : SPA/SPCA
  • Référence : SPA 83 N 2595
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Près de la ferme de Beaurepaire, des cadavres de soldats allemands demeurent dans un champ, recouverts de bâches. Mausers et grenades à manche éparpillés.No...

Albert Londres a trente ans lorsqu’éclate la Première Guerre mondiale. Journaliste anonyme ne signant pas ses papiers, il couvre les activités parlementaires pour Le Matin, quotidien national au sein duquel il travaille depuis 1910. Il a déjà à son actif quatre recueils de poèmes et une comédie en un acte, mais aucun n’a rencontré le succès. L’entrée en guerre de la France va changer le cours de sa carrière. Figurant parmi les rares employés du Matin à ne pas être mobilisés – il a été réformé en 1906 par le Conseil de révision –, Albert Londres se voit offrir l’opportunité de partir au front couvrir les combats. Il saisit sa chance et échange les couloirs poussiéreux du Palais Bourbon pour les tranchées boueuses de l’est de la France. Confrontée à la réalité du terrain, sa plume assoiffée d’encre va gagner en précision et s’acérer au contact des baïonnettes.


Envoyé sur le terrain accompagné d’un photographe, Albert Londres témoigne de la dureté des combats et de la violence du feu, de la souffrance de la population et des destructions infligées aux villes françaises, de la détermination de l’armée et du courage de ses soldats. Durant les premiers mois de combat, il court de ville en ville, de Reims à Dunkerque en passant par Arras, au plus près de l’action. Ses papiers font preuve d’un sens remarquable de la description et de la formule, comme le montre cet extrait dans lequel il décrit des ambulanciers recherchant les blessés dans un champ après la nuit tombée :


« Nous suivons des yeux les lanternes qui fouillent le champ. Nous voyons très bien les mouvements des infirmiers qui se baissent, relèvent le soldat, l’étendent sur la civière et l’emportent. Beaucoup de paysans se sont ainsi courbés sur cette terre ; c’était pour d’autres moissons. Celles d’hier nourrissaient la patrie ; celles de ce soir la sauvent. »


S’il magnifie souvent, patriotisme oblige, l’épopée guerrière des soldats français, Albert Londres n’hésite pas non plus à laisser transparaître dans ses papiers son opinion parfois réservée, et ce malgré la censure. Tel le soldat avançant prudemment dans le no man’s land, il s’aventure avec habileté dans cette zone où faits et opinions tendent à se confondre. Lorsqu’il écrit sur la bataille des Flandres, il met en regard l’importance des forces déployées avec l’insignifiance des résultats obtenus, critiquant ainsi indirectement la conduite des opérations :


« Cinquante jours d’eau, de feu, de canons, de navires, cinquante jours de gestes immenses, de cris sublimes, d’âmes qui montent, cinquante jours d’une des plus grandes batailles de 1914 : on a gagné un kilomètre. »


Le journaliste accorde une place toute particulière aux êtres humains, qu’ils soient militaires ou civils, alliés ou ennemis. Découvrant les cadavres de soldats allemands derrière une meule, « abattus dans les poses les plus diverses » et se mariant « sinistrement à la terre », il ne peut s’empêcher d’éprouver de la pitié pour ces hommes dont les familles « ignoreront toujours l’endroit où s’acheva leur destin ». Il relate également les malheurs de la population durement éprouvée par les combats, comme ce vendeur de journaux âgé de onze ans, victime d’un éclat d’obus en pleine rue, ou encore ce jeune homme de seize ans qui, pour venger ses parents assassinés par les Allemands, décide de s’engager dans l’armée. C’est avec une certaine tendresse qu’il rapporte également le dévouement des soldats sénégalais, qui lui confient dans un français maladroit avoir « laissé Mme Sénégal pour défendre France ».

Reims, le sacre d’un journaliste

« Notre métier n'est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » C’est ainsi qu’Albert Londres décrit la mission du journaliste dans son reportage Terre d’ébène, réalisé en 1928. En effet, c’est en trempant sans concession sa plume dans les blessures profondes causées par la guerre que le journaliste va trouver sa voie et connaître un début de notoriété. Un événement en particulier lui offre les gros titres : l’incendie de la cathédrale de Reims.


Albert Londres arrive à Reims au petit matin du 19 septembre 1914, alors que la ville est bombardée par les obus allemands. Son regard se porte inévitablement sur la cathédrale : a-t-elle été touchée ? Au chevet du monument, Albert Londres décrit avec émotion ce spectacle déchirant :


« La cathédrale profilait la majesté de ses lignes et chantait dans le fond de la plaine son poème de pierres. […] Des ballons de fumée s’élèvent de tous les coins. Sur un fond rouge et mouvant comme sur une tenture que l’on secoue, la cathédrale, étirant ses lignes vers le ciel, prie ardemment. Elle recommande son âme à Dieu. »


Quelques jours plus tard, Albert Londres décrit une cathédrale « debout, mais pantelante ». Tout s’anime sous sa plume pour redonner un semblant de vie à ce chef d’œuvre gothique qui, après avoir émerveillé l’Europe pendant huit siècles, crie « le crime du haut de ses tours décharnées » :


« Les maisons qui l’entourent sont en ruines. Elles avaient profité de sa gloire. Elles n’ont pas voulu lui survivre. On dirait qu’elles ont demandé leur destruction pour mieux prouver qu’elles compatissent. En proches parents, elles portent le deuil. »


  • Reims (Marne) La cathédrale. [légende d'origine]
    • Reims (Marne) La cathédrale. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1917-12-16
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) : Moreau Albert
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 240 M 4692
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    Reims (Marne) La cathédrale. [légende d'origine]
  • Reims, la cathédrale. Les travaux de restauration. [légende d'origine]
    • Reims, la cathédrale. Les travaux de restauration. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1919-03-13
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) :
    • Origine : SPCG (service photographique et cinématographique de guerre)
    • Référence : SPA 349 M 6008
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    Reims, la cathédrale. Les travaux de restauration. [légende d'origine]
  • Reims, la cathédrale. Façade. [légende d'origine]
    • Reims, la cathédrale. Façade. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1915-12-24
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) : Bilowski Henri
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 3 V 180
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    Reims, la cathédrale. Façade. [légende d'origine]
  • Reims, la cathédrale, salle du Tau, mission roumaine. [légende d'origine]
    • Reims, la cathédrale, salle du Tau, mission roumaine. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1916-03-24
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) : Bilowski Henri
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 13 V 566
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    Reims, la cathédrale, salle du Tau, mission roumaine. [légende d'origine]
  • Reims, la cathédrale, grand portail vue de l'intérieur. [légende d'origine]
    • Reims, la cathédrale, grand portail vue de l'intérieur. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1915-12-24
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) : Bilowski Henri
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 3 V 181
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    Reims, la cathédrale, grand portail vue de l'intérieur. [légende d'origine]
  • Reims, l'abside de la cathédrale. [légende d'origine]
    • Reims, l'abside de la cathédrale. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1919-03-20
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) :
    • Origine : SPCG (service photographique et cinématographique de guerre)
    • Référence : SPA 349 M 6072
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    Reims, l'abside de la cathédrale. [légende d'origine]
  • Reims, la cathédrale. Salle du Tau. [légende d'origine]
    • Reims, la cathédrale. Salle du Tau. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1915-12-24
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) : Bilowski Henri
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 3 V 184
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    Reims, la cathédrale. Salle du Tau. [légende d'origine]
Attention, cette image peut heurter la sensibilité du public
Reims, la cathédrale. Salle du Tau. [légende d'origine]
Attention, cette image peut heurter la sensibilité du public
Reims, la cathédrale. Les travaux de restauration. [légende d'origine]


Du côté des Balkans

De retour à Paris en février 1915, Albert Londres apprend qu’une attaque franco-anglaise se prépare en Orient. Persuadé que l’avenir de la guerre se jouera là-bas, il demande à y être envoyé. Le Matin, qui lui reproche d’avoir introduit au journal « le microbe de la littérature », refuse. Le reporter démissionne et parvient à se faire embaucher au Petit Journal, titre pour lequel il travaillera jusqu’à la fin du conflit. Le directeur du journal, Stephen Pichon, proche de Clemenceau et ancien ministre des Affaires étrangères, a été sensible à son projet de reportage.


Pendant deux ans, Albert Londres parcourt les routes d’Europe de l’Est, notamment dans les Balkans, allant jusqu’aux portes de l’Asie dans les Dardanelles. Il relate les intenses tractations diplomatiques auxquelles se livrent l’Allemagne, la Bulgarie, la Serbie, la Grèce et la Turquie, tantôt actrices tantôt spectatrices du jeu d’alliance qui a précipité l’Europe dans le conflit. Au bon endroit au bon moment, il est à Rome lorsque l’Italie annonce son entrée en guerre contre l’Allemagne et à Athènes lorsque Constantin Ier, roi des Hellènes, part en exil.


Il accompagne le corps expéditionnaire d’Orient, unité de l’armée française dirigée par le général Maurice Sarrail à partir d’octobre 1915. Le sort des soldats envoyés sur le front oriental, loin de leur patrie et de leurs concitoyens, ne bénéficie pas de la même couverture médiatique que celui des « poilus » défendant le territoire. Albert Londres leur rend justice à travers les nombreux reportages écrits à cette époque.


« Soyez tendres pour l’armée d’Orient qui, dévorée par les moustiques, lutte sans se comprendre dans un pays où les passants ne déchiffreront par les lettres de ses épitaphes. »

Albert Londres dresse le portrait des armées, alliées comme ennemies, au contact desquelles il évolue. « Les Anglais, dans leur kaki et leur bonne mine, sont engageants. Les Français, dans leur bleu, sont attirants comme l’horizon qu’ils annoncent ; les Italiens, dans leur vert sombre, sont graves comme des cyprès. » Les Bulgares sont quant à eux des « guerriers dans l’âme, orgueilleux de résister seuls à tant de nations », formant « une bête bien musclée, bien portante, bien fauve » qui nécessitera « un gros bâton pour lui casser les reins ».


  • Toulon. Embarquement de Serbes pour Salonique. 27-9-16. [légende d'origine]
    • Toulon. Embarquement de Serbes pour Salonique. 27-9-16. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1916-09-27
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) : Eywinger Amédée Alphonse
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 32 E 1414
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    Toulon. Embarquement de Serbes pour Salonique. 27-9-16. [légende d'origine]
  • Govino. Camp de Serbes. Serbe portant un lot de chaussures neuves. [légende d'origine]
    • Govino. Camp de Serbes. Serbe portant un lot de chaussures neuves. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1916-03-14
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) : Gadmer Frédéric
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 46 H 1987
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    Govino. Camp de Serbes. Serbe portant un lot de chaussures neuves. [légende d'origine]
  • Rade de Moraitika. Troupes serbes sur un chaland. [légende d'origine]
    • Rade de Moraitika. Troupes serbes sur un chaland. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1916-04-29
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) : Gadmer Frédéric
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 54 H 2339
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    Rade de Moraitika. Troupes serbes sur un chaland. [légende d'origine]
  • Pozesnika. Comitadjis serbes ramenant de la 1ere ligne des prisonniers bulgares. [légende d'origine]
    • Pozesnika. Comitadjis serbes ramenant de la 1ere ligne des prisonniers bulgares. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1916-06-19
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) :
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 68 K 4240
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    Pozesnika. Comitadjis serbes ramenant de la 1ere ligne des prisonniers bulgares. [légende d'origine]
  • Ravin de Valadja (Macédoine). Poste de secours, un blessé couché sur un brancard et un fiévreux assis. [légende d'origine]
    • Ravin de Valadja (Macédoine). Poste de secours, un blessé couché sur un brancard et un fiévreux assis. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1916-08-21
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) :
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 65 K 3897
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    Ravin de Valadja (Macédoine). Poste de secours, un blessé couché sur un brancard et un fiévreux assis. [légende d'origine]
  • Ravin de Valadja (Macédoine). Poste de secours. La visite. [légende d'origine]
    • Ravin de Valadja (Macédoine). Poste de secours. La visite. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1916-08-21
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) :
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 65 K 3898
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    Ravin de Valadja (Macédoine). Poste de secours. La visite. [légende d'origine]
  • Vostoran. Enterrement d'un soldat serbe. [légende d'origine]
    • Vostoran. Enterrement d'un soldat serbe. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1916-11-30
    • Lieu(x) : Macédoine
    • Auteur(s) :
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 74 K 4698
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    Vostoran. Enterrement d'un soldat serbe. [légende d'origine]
  • Mikra. Prisonniers bulgares, la soupe. [légende d'origine]
    • Mikra. Prisonniers bulgares, la soupe. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1916-10-31
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) :
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 71 K 4504
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    Mikra. Prisonniers bulgares, la soupe. [légende d'origine]
  • Kosani. Comitadjis serbes partant en voiture de place pour le front. [légende d'origine]
    • Kosani. Comitadjis serbes partant en voiture de place pour le front. [légende d'origine]
    • Date de fin : 1916-09-15
    • Lieu(x) :
    • Auteur(s) :
    • Origine : SPA/SPCA
    • Référence : SPA 68 K 4250
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    Kosani. Comitadjis serbes partant en voiture de place pour le front. [légende d'origine]
  • 7. [Macédoine, 1918. Portrait de groupe de soldats sur le front d'Orient.]
    • 7. [Macédoine, 1918. Portrait de groupe de soldats sur le front d'Orient.]
    • Date de fin : 1918-12-31
    • Lieu(x) : Macédoine
    • Auteur(s) :
    • Origine : Recouppé, Maurice
    • Référence : D0309-001-001-0040
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    7. [Macédoine, 1918. Portrait de groupe de soldats sur le front d'Orient.]
Attention, cette image peut heurter la sensibilité du public
7. [Macédoine, 1918. Portrait de groupe de soldats sur le front d'Orient.]
Attention, cette image peut heurter la sensibilité du public
Govino. Camp de Serbes. Serbe portant un lot de chaussures neuves. [légende d'origine]

Le difficile retour en France

Lorsqu’il revient en France à l’été 1917 après deux années passées sur le front oriental, Albert Londres découvre un pays plus meurtri que jamais. Il ne cache pas son émotion face aux champs de ruines qui émaillent le nord de la France, transformé en nouvelle Pompéi :


« France, depuis le temps que je t’avais quittée, je n’avais pas vu qu’on avait massacré tes maisons, tes églises, tes cathédrales, qu’on avait coupé tes arbres comme on rase les cheveux d’un criminel, qu’on avait vidé tes villes et tes hameaux. Je n’avais pas vu ce que ces trois rudes années avaient déposé chez tes soldats de sérieux dans les yeux et de croix sur les poitrines. Je l’avais su, je ne l’avais pas vu. »


Le journaliste, qui a été séparé de la mère patrie et du quotidien des Français depuis le printemps 1915, décide d’écrire pour « tous ceux à qui la guerre ne parle plus » et propose un état des lieux du conflit. Si la ligne de démarcation n’a pas beaucoup progressé depuis son départ pour l’Orient, les soldats, eux, ont bien changé :


« Le poilu n’est plus celui de 1914. Remisons les images d’Épinal. Le soldat qu’une ivresse neuve emballait a disparu. Il reste un homme sentant l’âpre grandeur du rôle qu’il joue et ne se payant plus d’encens. C’est un héros à froid et ce héros n’admet plus qu’on se croie quitte envers lui en composant quelques ritournelles atour de son héroïsme. »


Le reporter Albert Londres au front  Le reporter Albert Londres au front
Le reporter Albert Londres au front en 1917 (à droite avec le képi et la barbe) © ECPAD (Extraits de la vidéo 14.18-B-637)

Les constats dressés par le journaliste sont parfois accompagnés d’une certaine désillusion. Au début du conflit, la tête pleine des récits colportés par les livres d’Histoire, Albert Londres pouvait encore s’imaginer que l’armée française était régie, comme au XVIIIe siècle, par un code d’honneur quelque peu fantasmé, mélange d’éthique chevaleresque et aristocratique. Mais cette fois-ci, il doit se résoudre à l’évidence :


« Nous avons changé de caractère, nous ne sommes plus fréquentables. Jadis, nous possédions encore des manières ; on pouvait, sans crainte, nous présenter, nous savions nous tenir sur les champs de bataille, nous disions : "Messieurs les adversaires, tirez les premiers." C’était l’époque de l’élégance. Aujourd’hui, j’en suis écœuré, nous nous conduisons comme des égoutiers. »


Contre le « bourrage de crâne »

La franchise de ses propos vaut parfois à ses articles quelques coups de ciseaux. Albert Londres a l’habitude de ces coupes – plusieurs de ses papiers ont fait les frais de la censure pendant qu’il était sur le front oriental, parfois intégralement –, mais il refuse de s’y résoudre et tente de la contourner comme il peut. « Je vais enfin régler son compte à la censure qui s’acharne sur moi », écrit-il à ses parents dans une lettre. Dans une autre, il explique que « si la censure sévissait cinq années sur un peuple, ce peuple deviendrait complètent abruti ». La France est en guerre depuis trois ans déjà : la vérité ne peut plus attendre.


Les autorités militaires voient d’un mauvais œil celui qu’elles qualifient de « mauvaise tête ». Son nom finit même par figurer en tête d’une liste noire établie par l’état-major français – une inscription qui fait office de récompense pour le journaliste. Créée en juin 1917 pour encadrer les correspondants de guerre français, la Mission de la presse française dépose même une plainte contre le journaliste pour « insolence » et « insubordination ». Soutenu par la direction du Petit Journal, il continuera de couvrir le conflit jusqu’à la fin des hostilités.


Le reporter Albert Londres asitant à un spectacle sur le front  Le reporter Albert Londres assistant à un spectacle sur le front
Le reporter Albert Londres (à droite avec la barbe noire et le chapeau) assistant à un spectacle sur le front © ECPAD (Extraits de la vidéo 14.18 A 367)

Albert Londres accompagne les soldats français jusqu’en Allemagne. Il y réalise des reportages qui contrastent avec les « tableaux faméliques de l’Allemagne » qui circulent alors. Tandis qu’à Paris « tout ferme encore à neuf heures et demie », il décrit une Cologne pleine de vie où les brasseries et les music-halls sont bondés. Il ne constate aucun défaitisme outre-Rhin, où les troupes en retraite furent reçues comme des héros, avec des drapeaux aux fenêtres. L’Allemagne vaincue « ne se dit pas battue » mais « porte la tête haute » et « se persuade qu’en pleine grandeur, pour des raisons mystérieuses, elle a été forcée d’abdiquer ».


Une fois la guerre terminée, Albert Londres poursuit sa carrière de grand reporter. Il voyage dans le monde entier, de l’Amérique du Sud à l’Afrique en passant par l’Asie, écrivant sur des sujets aussi divers que les bagnards de Guyane, les asiles psychiatriques et le Tour de France, les soviets russes, les nationalistes arabes et la guerre sino-japonaise à Shanghai. Il disparaît brutalement le 16 mai 1932 dans l’incendie du paquebot Georges Philippar, en plein golfe d’Aden, laissant derrière lui une œuvre monumentale qui inspirera plusieurs générations de journalistes. En l'honneur de son père, sa fille Florine crée le Prix Albert Londres en 1933, qui récompense chaque année les meilleurs reporters francophones.


Maxime Grandgeorge


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