Bataille de Hòa Bình : le sursaut français en Indochine

Soldats du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh en Indochine
Soldats du corps expéditionnaire pendant la bataille de Hòa Bình © ECPAD (Extraits de la vidéo ACT 2411)

Réussite opérationnelle se soldant par un repli, la bataille de Hòa Bình, lancée par le général de Lattre en novembre 1951, marque un tournant pour l’armée française en Indochine. Largement oubliée aujourd’hui, elle reste l’une des dernières grandes victoires françaises avant le désastre de Diên Biên Phu.


Décembre 1950. Suite à d’importantes défaites face au Vietminh, organisation communiste luttant pour l’indépendance du Vietnam, le général de Lattre arrive en Indochine pour prendre le commandement des troupes de l’Union française. Commencée en 1946, la guerre d’Indochine a pris un tout autre tour en 1949 avec l’arrivée au pouvoir des communistes en Chine, principal soutien d’Ho Chi Minh, à la tête du Vietminh. Héros de la Seconde Guerre mondiale ayant participé à la libération du territoire français, de Lattre a bien l’intention de reprendre les choses en main. « L’ère des flottements est révolue. Je vous garantis, messieurs, que désormais vous serez commandés », prévient-il ses hommes.


Pour tenir tête aux Viets et éviter aux troupes de l’Union française de s’enliser davantage, le général de Lattre a besoin de davantage de moyens et d’hommes. Il milite pour le développement de l’armée nationale vietnamienne, force armée de l’État du Vietnam dirigé par l’ex-empereur Bao Dại, rangée du côté de la France. Celle-ci parvient à doubler ses effectifs en très peu de temps, atteignant 130 000 hommes à la fin de l’année 1951. Le gouvernement français refusant d’envoyer des appelés combattre en Indochine, de Lattre procède au « jaunissement » du corps expéditionnaire et de la Légion étrangère, qui accueillent chacun des dizaines de milliers de combattants autochtones.


Mais de Lattre a bien conscience qu’augmenter l’effectif des troupes ne suffira pas à stopper le Vietminh. Il lance donc la construction d’une ceinture fortifiée autour du delta du Tonkin afin de protéger les positions françaises de l’expansion communiste. Il réclame également des moyens supplémentaires à la France, assez frileuse concernant le conflit indochinois, ainsi qu’aux États-Unis, très investis dans la lutte contre le communisme. Fin 1951, la participation financière des Américains s’élève à 30% du budget total. Reste à lancer une opération capable de retourner la situation en faveur de la France…


La France passe à l’attaque

Pour reprendre la main, l’armée française doit passer à l’offensive. Il lui faut attirer sur un terrain qui lui est favorable les troupes du Vietminh afin d’affaiblir considérablement ses forces. Convaincu qu’il faut s’engager hors du delta pour déstabiliser l’armée populaire vietnamienne, le général de Lattre décide de lancer une offensive surprise le 10 novembre 1951 et jette son dévolu sur le village d’Hòa Bình, afin de couper les communications ennemies entre le Nord-Annam et le Haut Tonkin. Situé au nord du Vietnam, à 76 km à l’est d’Hanoi, en pays Muong, Hòa Bình a été en grande partie ravagé par le Vietminh, qui a détruit de nombreux bâtiments construits pendant la période coloniale, à l’instar de la maison du gouverneur, du dispensaire, de la chapelle et de la poste.


Soldats du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh  Soldats du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh
Soldats du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh © ECPAD (Extraits de la vidéo ACT 2411)

En quoi cette petite ville peut-elle bien intéresser les Français ? Accessible par voie fluviale via la Rivière Noire et par voie aérienne grâce à son terrain d’aviation, ce qui facilite considérablement le soutien logistique et autorise un appui aérien en cas de besoin, Hòa Bình offre une porte d’entrée sur la Moyenne Région. Mais elle n’est pas exempte d’inconvénients pour autant. Située dans une région montagneuse à la végétation extrêmement dense, où les jungles et les marécages difficilement pénétrables ne facilitent pas la circulation, la zone d’Hòa Bình va demander un énorme effort d’adaptation aux troupes françaises, nécessairement désavantagées par rapport aux combattants viets habitués à cet environnement.


L’opération débute le 10 novembre 1951 par un raid mené dans la trouée de Cho Ben, étape obligatoire avant de pouvoir conquérir Hòa Bình. Grâce au succès du raid, le corps expéditionnaire parvient jusqu’aux bords de la Rivière Noire et s’empare d’Hòa Bình sans trop de difficulté. Le général de Lattre annonce la prise de la ville le 15 novembre, avant de rentrer en France suite à des problèmes de santé. L’objectif a été atteint mais l’opération ne fait que commencer, les Français venant de s’engager dans une longue bataille d’usure face au général Võ Nguyên Giáp, prêt à tout pour faire tomber Hòa Bình.


Soldat du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh  Soldat du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh
Soldats du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh © ECPAD (Extraits de la vidéo ACT 2391)

Une victoire en demi-teinte ?

Les forces du Vietminh mènent dans la première moitié du mois de décembre diverses offensives pour déloger les Français, notamment au rocher Notre-Dame et à Tu Vu, et parviennent à encercler Hòa Bình à la mi-décembre. Le corps expéditionnaire résiste grâce aux travaux de fortification entrepris dès novembre et aux parachutages permettant de ravitailler les troupes. Début janvier 1952, le centre de gravité des combats se déplace de la Rivière Noire vers la sixième route coloniale (RC6).


Face à la dégradation de la situation dans le delta du Tonkin, le général Salan, commandant en chef en Indochine, décide de concentrer ses troupes et met sur pied une opération de décrochage. L’ordre d’évacuation est donné le 22 février après plusieurs semaines de préparation, entraînant le retrait de 20 000 combattants. Pour éviter qu’elles ne soient récupérées par l’ennemi, quinze tonnes de munitions intransportables sont détruites sur place. Les troupes ont toutes quitté la zone le 25 février 1952, mettant ainsi un terme à la bataille.


 

Si l’opération se solde par un repli, ce qui est perçu par certains observateurs comme un échec, elle n’en reste pas moins un succès pour l’armée française. La moitié des forces viets engagées dans la bataille d’Hòa Bình ont en effet été mises hors de combat, soit 22 000 hommes sur 40 000. En comparaison, les pertes du corps expéditionnaire, qui s’élèvent à 1 588, semblent très faibles. Il faudra deux ans au général Giap pour reconstituer les forces de l’armée populaire vietnamienne.


Avec 20 000 hommes mobilisés pendant trois mois, Hòa Bình reste à la fois la bataille la plus longue de la guerre d’Indochine et celle qui a engagé le plus grand effectif. Comment expliquer alors qu’elle soit si peu connue aujourd’hui, et ce malgré l’héroïsme de ses combattants, notamment de ses parachutistes ? Peut-être parce que « tout s’est passé comme prévu, comme les trains qui arrivent toujours à l’heure », résume le général d’armée Albéric Vaillant des années après avoir quitté les marécages vietnamiens.

Parachutistes du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh  Parachutistes du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh
Parachutistes du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh © ECPAD (Extraits de la vidéo ACT 2391)

Un tournant dans la guerre d’Indochine

Quoique largement méconnue aujourd’hui, Hòa Bình n’en a pas moins marqué un tournant dans la guerre d’Indochine. D’abord parce qu’elle constitue le point de départ de la stratégie offensive du général de Lattre, qui disparait le 11 janvier 1952, succombant à un cancer de la hanche, quelques semaines seulement avant l’issue victorieuse. Mais plus encore parce qu’elle signe le début d'une série de défaites pour l’armée française, qui conduira à la déroute de 1954.


La guerre aurait-elle pu être gagnée sans la disparition de Jean de Lattre ? C’est l’hypothèse avancée par le général Albéric Vaillant. « Le succès a été sans lendemain à cause de la fin prématurée du Maréchal. Je suis persuadé que s’il avait survécu, Hòa Bình aurait été la première d’une suite d’opérations ayant toutes le même but : user, « grignoter » le potentiel militaire du Vietminh en sachant l’attirer sur un terrain favorable et en étant prêt à le recevoir. » Bien que séduisante, cette hypothèse semble faire abstraction de la détermination à toute épreuve du Vietminh.


La ténacité des communistes vietnamiens eut finalement raison de l’armée française lors de la bataille de Diên Biên Phu. Engagés dans les batailles d’Hòa Bình et de Diên Biên Phu, le général Albéric Vaillant et ses hommes s’accordent sur le fait que la première fut « une répétition générale » de la seconde. Comme au théâtre, où la tradition superstitieuse veut qu’une répétition générale réussie soit suivie d’une première représentation ratée, la réussite d’Hòa Bình fut finalement éclipsée par la catastrophe de Diên Biên Phu.


Soldats du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh  Soldats du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh
Soldats du corps expéditionnaire pendant la bataille d'Hoa Binh © ECPAD (Extraits de la vidéo ACT 2411 et ACT 2391)

Pour aller plus loin

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Découvrez également le documentaire Indochine : quand les femmes entrent en guerre, coproduit par l'ECPAD.

 


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